Comprendre l'idéologie carniste pour communiquer plus efficacement avec les mangeurs de viande

par Melanie Joy



https://docs.google.com/file/d/0Bwn3XdA6tlTJTkVQV0FNSUlUZ09CVlVfSW1FZG5Idw/edit


Pour beaucoup de végétariens, vivre dans un monde où l’on consomme de la viande est un défi quotidien. Les végétariens sont minoritaires dans cette culture, dominante, de la consommation de viande et ils sont entourés d’images, de comportements et d’attitudes qui blessent leur sensibilité profonde. Ils sont sans cesse témoins des conséquences profondément affligeantes de notre culture de la viande, des morceaux de corps d’animaux morts tapissant les rayons des magasins d’alimentation jusqu’aux insultes spécistes qui rabaissent les animaux d’élevage (e.g. "sale porc" ou "grosse vache"). Leurs fortes réactions émotionnelles, comme le chagrin, le désespoir, la colère et l’horreur - qui sont des réponses normales et appropriées lorsque l’on est témoin de la violence et de l’exploitation - sont souvent ignorées ou ridiculisées, et eux-mêmes sont parfois taxés de "sensiblerie écolo".

Pourtant ce qui est le plus pénible pour beaucoup de végétariens c’est le fait que des êtres humains sympathiques continuent à participer à cette même culture qui cause tant de souffrances. Il est, au mieux, difficile de comprendre comment une "bonne" personne peu soutenir des pratiques aussi cruelles, et il est très facile pour les végétariens de voir les mangeurs de viande comme des personnes égoïstes, inhumaines et, en fin de compte, mauvaises. Cette façon de voir est la raison primordiale pour laquelle les végétariens réagissent avec une telle charge émotionnelle envers les mangeurs de viande, en particulier vis à vis de ceux dont ils sont le plus proche et envers lesquels ils peuvent ressentir des émotions contradictoires : amour/ressentiment, respect/mépris, confiance/colère, etc. Bien que compréhensible, une telle réactivité émotionnelle est en fin de compte contre-productive : elle cause généralement beaucoup de désarroi aux végétariens et offensent les mangeurs de viande, réduisant ainsi les chances qu’ils reconsidèrent leur choix alimentaires. Aussi sommes-nous tous perdants - végétariens, mangeurs de viande, et animaux.

Prendre conscience de la psychologie liée à la viande peut aider les végétariens à transformer leur frustration en compréhension et à devenir des militants plus efficaces. Cela peut aider aussi les mangeurs de viande - qui sont à la fois les participants et les cibles de ce système violent, à mieux comprendre leur propre relation à la consommation de viande, une relation qui en fin de compte est contraire à leur intérêt.

J’ai déjà discuté du fait qu’il existe un système de croyance - ou idéologie, invisible qui façonne la relation de la culture dominante avec la viande. J’appelle cette idéologie le carnisme. Le carnisme est l’opposé du végétarisme : c’est le système de croyance selon lequel on considère éthique et approprié de manger (certains) animaux. Tant que la viande n’est pas nécessaire à notre survie, manger de la viande est un choix, et les choix naissent des convictions. (Les termes omnivore et carnivore désignent une prédisposition biologique plutôt qu’une orientation idéologique - les carnistes ne mangent pas de viande parce qu’ils sont biologiquement des omnivores, comme les végétariens, mais parce qu’ils choisissent de le faire.)

Le carnisme a l’immense pouvoir de façonner les perceptions que les gens ont des animaux et de la viande qu’ils mangent, en guidant leur choix comme une main invisible. A l’instar d’autre systèmes dominants, le carnisme est bien établi - il est soutenu par toutes les principales institutions, de la famille au gouvernement, et il est aussi intériorisé, construisant notre perception des animaux que nous avons appris à manger avant d’avoir l’age de dire nos propres noms. Les mythes selon lesquels manger de la viande est normal, naturel et nécessaire sont tellement enracinés dans notre inconscient que la consommation de viande est considérée plus comme un fait acquis que comme un choix. Le carnisme est un système d’exploitation violent qui dépend de la participation de la population pour se maintenir. Et parce qu’en réalité la plupart des gens aiment les animaux et ne veulent pas qu’ils souffrent, le carnisme est organisé de façon à permettre aux humains de participer à des pratiques inhumaines sans réaliser pleinement ce qu’ils font. Le système est maintenu par un ensemble de défenses spécifiques, à la fois externes (sociales) et internes (psychologiques) qui bloque la capacité de chacun à comprendre la réalité de la viande ; elles transforment l’empathie naturelle en apathie, de sorte que la viande est ressentie comme appétissante plutôt que repoussante. Ces défenses sont aussi la raison pour laquelle beaucoup de carnistes réagissent de façon négative aux végétariens et au végétarisme.

Les mécanismes de défenses carnistes sont extensifs et intensifs, et difficiles à démonter. La plupart des végétariens ont été carnistes, tout en étant conscients, dans une certaine mesure, que les animaux devaient mourir pour se retrouver dans leur assiette. Lorsque nous sommes confrontés à des carnistes récalcitrants, il est facile d’oublier son propre vécu de carniste et le fait que demander à des carnistes d’arrêter de manger de la viande ne signifie pas demander une simple modification de comportement, mais aussi une modification identitaire - une changement fondamental de leurs relations aux animaux, à la nourriture et à eux-mêmes. Comprendre le carnisme peut aider les végétariens à distinguer le comportement d’un carniste (e.g. manger de la viande) de sa personnalité, à faire preuve de patience et de compassion envers les carnistes et, par conséquent, à communiquer leur message avec plus d’efficacité.# Plus les végétariens apporteront de la compassion dans leurs échanges avec les carnistes, plus ils seront à même de cultiver la compassion chez ces derniers - et cela profitera finalement à tous - y compris aux animaux.


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# Dans Strategic actions for animals, je consacre un chapitre aux principes de communication efficace ainsi qu’aux outils spécifiques à employer lorsque l’on discute avec des carnistes.






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Texte original Understanding the Mentality of meat to Communicate More Effectively with Meat Eaters publié intialement sur le site de Compassionate Action for Animals, en août 2009, traduit de l'anglais par Marceline Pauly et publié avec la permission de l'auteur.

http://books.google.fr/books/p/red_wheel_weiser3?id=10WaaHcY06IC&dq=why+we+love+dogs,+eat+pigs,+and+wear+cows&ei=og3hUpuxDMGegAfmyYHIDA&cd=1&redir_esc=yMelanie Joy est professeur de psychologie à l’Université du Massachusetts, à Boston. Elle est l'auteur de Strategic Actions for Animals : A Handbook on Strategic Movement Building, Organization, and Activism for Animal Liberation , Lantern Books, 2008 et de  Why We Love dogs, Eat Pigs and Wear Wear Cows : An Introduction to Carnism  (Conari Press, 2010) dont on peut lire une traduction du premier chapitre sur le site des Cahiers antispécistes ainsi que le résumé de 4 autres chapitres dans lesquels l'auteur expose le fonctionnement de l'idéologie carniste.